Sortir de la zone

Quand le confort cède la place à l’inconnu.

Depuis mes premiers amours pour la Thaïlande lors de mon tour du monde en 2013, j’ai eu l’occasion de revenir dans le pays à une petite dizaine de reprises. À force, j’y retrouve rapidement mes marques et mes habitudes. Le confort ne tarde pas à s’installer. Bangkok ne me semble plus si chaotique, Koh Phangan n’a plus de secret pour moi, je dis oui sans trembler lorsque l’on me demande si je veux du piment dans mon plat et je fais comme si je maîtrisais parfaitement le Sawadikrap (bonjour) et le Koppumkrap (merci).
Cette fois, après des journées en ville à 35 000 pas, la découverte de la région de Chumphon et une semaine à la cool sur les îles, il fallait un peu de repos. Pour assurer un sommeil de qualité à un prix abordable, il était nécessaire de quitter l’île pour une ville de taille moyenne et probablement sans charme : Surat Thani.
Ensuite, pour sortir de la zone et retrouver de beaux paysages, ce choix impliquait forcément, dans un deuxième temps, une à deux heures de route qu’il était facile d’imaginer désagréables en scooter. Une longue voie rapide traçant à travers la région, soit vers un parc national dans les terres, soit vers les plages.

À force de voyager dans les mêmes pays, on finit par ne plus vraiment voyager. On se déplace, on reconnaît, on anticipe. On sait où dormir, quoi manger, comment se déplacer sans réfléchir. La zone de confort s’installe sans bruit, presque sans que l’on s’en rende compte. Elle a le goût rassurant des habitudes et l’illusion du contrôle. Tout devient plus simple, mais aussi moins intense.
Sortir de cette zone, ce n’est pas forcément aller plus loin ou faire quelque chose d’extraordinaire. Parfois, il suffit de compliquer volontairement les choses. Accepter une destination sans promesse, une route que l’on imagine pénible, un trajet que l’on aurait normalement évité. Prendre un risque mesuré, mais bien réel. Celui de l’inconfort, de la fatigue, de l’imprévu. Celui qui réveille les sens et rappelle pourquoi on est parti, au départ.

C’est une superbe vue sur une annonce Airbnb qui a fait pencher la balance vers la région de Sichon. Une belle petite maison en V, avec une baignoire sur une terrasse surplombant une forêt de palmiers pour une vue exceptionnelle. Le tout à un prix abordable.
Avant cela, il fallait d’abord : trouver un loueur de scooter ; faire confiance à sa monture affichant plus de 85 000 kilomètres ; donner 3 000 bahts de caution ; espérer ne pas se faire contrôler par la police sans permis international ; et rouler à vive allure pendant un peu plus d’une heure.

Dès la sortie de la zone de Surat Thani, la deux fois deux voies n’a pas tardé à montrer le bout de son nez. Le casque, légèrement plus qualitatif et plus lourd qu’à l’accoutumée, s’est vite fait sentir sur ma nuque. Lorsque l’on commence à dépasser les 50 km/h, le bruit devient intense. L’air s’engouffre juste ce qu’il faut sous la visière pour irriter mes yeux déjà bien agressés par la luminosité écrasante. Je roule sur ce qui ressemble à une bande d’arrêt d’urgence, mais qui est souvent utilisée par les deux-roues. Lancé à 70 km/h, des camions me doublent sans peine sur cette portion de route limitée à 90 km/h. À cette vitesse, les habituels 30 °C thaïlandais restent supportables. Mes mollets suent tout de même rapidement, à force de frotter contre mon petit sac à dos de voyage coincé entre mes jambes.
Parfois, je croise des scooters sur ma voie qui roulent en contresens et je me fais rire tout seul en leur adressant un petit signe de la main qui signifie pour moi : “C’est bon pour cette fois, champion !”.
Enfin, pour pimenter un peu l’itinéraire, Seigneur Météo envoie quelques lourdes rafales de vent qui font se déporter le scooter vers la chaussée. Je reste concentré. Je sais déjà que l’on peut perdre le contrôle de sa vie à tout moment (Ferme les yeux, tu vas mourir). Le bruit dans mes oreilles est assourdissant. Tout mon corps est crispé. Si l’on devait se débrouiller seul pour rejoindre l’enfer, cela ressemblerait sûrement à ça.

Au bout d’une quarantaine de minutes, à la sortie d’un virage, une immense formation rocheuse typique du sud de la Thaïlande apparaît au loin. Au même moment, de radieuses éclaircies viennent sublimer les palmiers et les bananiers du bord de la route, ainsi que tous les autres arbres qui semblent être nés pour incarner l’adjectif luxuriant. Au détour d’un virage en pente, alors que la végétation semble omniprésente, la deux fois deux voies nous plonge littéralement face à une jungle à perte de vue. Le panorama est grandiose.
Quelques minutes plus tard, le GPS indique un virage à angle droit pour sortir de la voie rapide, comme on prendrait un banal carrefour. L’allure du scooter peut alors ralentir. À 40 ou 50 km/h, le trajet devient une magnifique balade au calme. Je sillonne à travers une jungle de toute beauté. Les palmiers défilent par centaines le long d’une route aux courbes agréables.
Je vois sur les visages des gens que je croise plus d’étonnement que d’habitude, ce qui ne fait que rendre leurs sourires plus généreux et rassurants.
Quelques secondes après qu’un serpent a traversé la route, un oiseau d’un bleu indescriptible fait le spectacle. Le sourire qui avait commencé à s’afficher sur mon visage ne fait que s’intensifier. Je suis désormais convaincu d’avoir fait le bon choix.

Au hasard d’un carrefour, se dessine un modeste restaurant vide. Seule la cheffe fait sa sieste sur un petit banc. Sous le bruit du scooter avançant dans sa direction, elle se réveille et se lève comme si de rien n’était.
On se met rapidement d’accord sur le mot Chicken et je lui fais confiance pour la suite du plat que je n’ai pas comprise. Une fois le délicieux repas avalé, il ne reste que huit minutes de route avant de rejoindre le logement. La fabuleuse jungle, encore et toujours. Je ne le sais pas encore, mais j’avance au beau milieu du panorama qui m’attend à la maison.

Thibaut schweppes
Thibaut schweppeshttps://letourdumondedemespieds.fr/gamin-voyageur-2/
Passionné par les parcs d'attractions, le catch et les road trips à travers le monde, je voyage plusieurs mois par an depuis 2009. Retrouvez moi sur Instagram.

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