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La routine, ou comment j’ai appris à aimer les habitudes

Il y a quelques années, le mot « routine » m’aurait probablement fait fuir.

J’associais facilement les habitudes à une vie trop bien rangée, aux journées qui se ressemblent, au réveil qui sonne pour aller travailler, au métro, au bureau et à cette impression de recommencer inlassablement la même journée sans vraiment l’apprécier. J’ai longtemps cherché exactement l’inverse : le voyage, l’improvisation, les départs sans trop savoir où j’allais dormir le soir, les projets qui changeaient régulièrement et cette sensation grisante de ne pas vraiment savoir ce que j’allais faire le lendemain.
Et pourtant, aujourd’hui, je crois que j’aime profondément avoir une routine. Pas parce que j’ai renoncé à la liberté. Bien au contraire.

Le plaisir de savoir comment commence ma journée

Idéalement je me réveille tous les jours autour de 8 heures. Pas 6 heures pour être productif avant tout le monde comme un parfait entrepreneur millionnaire, pas 10 heures parce que je n’ai aucune raison de me lever. Huit heures me semblent être un bon compromis.
Je me lève, je prends mon café et la journée commence tranquillement. Ce café du matin n’a rien d’extraordinaire. C’est justement pour ça que je l’aime. Il fait partie de ces petits repères qui donnent une forme à une journée. Je sais qu’il va arriver, je l’attends presque, et je prends le temps de le boire (comme la tisane du soir d’ailleurs, mais je l’assume moins celle-là).
Ensuite, après quelques étirements et, peu importe la saison, je vais toujours voir ce qui se passe dehors.
Une cueillette à faire, des fruits à ramasser, des tomates à surveiller, quelques mauvaises herbes à enlever, une plante à arroser, un arbre à observer, une branche à tailler ou simplement quelques minutes à passer dans le jardin pour regarder comment les choses évoluent.
Je peux avoir prévu quelque chose et finalement passer deux heures à faire complètement autre chose. C’est peut-être ça qui fait toute la différence.

La routine fixe le cadre, mais elle ne décide pas de ce qui va se passer à l’intérieur.

Il y a aussi des choses encore plus insignifiantes. Je mange toujours deux œufs au petit déjeuner. Ce n’est pas devenu une obligation nutritionnelle compliquée ou une règle à respecter coûte que coûte. C’est simplement devenu une habitude que j’apprécie. Et pour un gamin comme moi, c’est rassurant de ne pas se lasser de certaines choses.
D’ailleurs, après 5 ans, j’ai maintenant la conviction que je ne me lasserai jamais de mon rêve de développer le terrain. Cela donne encore plus de motivation et d’énergie au quotidien.
Dans les habitudes, il y a aussi le fait de noter les récoltes : Quelques kilos de fruits aujourd’hui, quelques centaines de grammes demain, une récolte particulièrement généreuse d’un arbre, une variété qui donne mieux que prévu… Tout cela finit dans un carnet. Sur le papier, ce n’est pas grand-chose. Mais j’aime énormément cette idée de pouvoir regarder en arrière et constater ce qui a réellement été produit par le terrain. Passer de, 2-3 kilos de fraises à près de 20 kilos, 3 ans plus tard, est une vraie fierté. Il y a aussi quelque chose de très satisfaisant à inscrire « 2,4 kg » plutôt que de simplement se dire que l’on a ramassé beaucoup de fruits.

Fraises récolte balance
De toute beauté.

Le jardin devient progressivement une succession de petites traces concrètes.
Une plante achetée il y a quelques années est devenue un arbuste. Un arbre qui semblait minuscule commence à produire. Une zone qui n’était qu’une prairie est devenue un chemin, un massif ou un coin du jardin. Ce sont de petites choses, mais elles donnent une impression de progression.
Cette année j’ai également installé une petite salle de sport à la maison. Elle est, pour être honnête, assez modeste. Mais elle est parfaitement à la hauteur de mes ambitions. Le sport fait désormais partie de mon quotidien, presque tous les jours, d’une manière ou d’une autre. Là encore, ce n’est pas vraiment la performance qui m’intéresse le plus. C’est le fait de maintenir une habitude et devenir discipliné. Même si pour cela il a fallu se fixer des objectifs esthétiques.

salle de sport à la maison
Quand la salle est à 10m de la maison, il n’y a plus d’excuse.

Faire un peu de sport parce que c’est devenu normal.
Sortir dehors parce que c’est devenu normal.
Regarder le jardin parce que c’est devenu normal.
Noter une récolte parce que c’est devenu normal.

Et finalement, ces petites habitudes finissent par produire quelque chose de beaucoup plus important que chacune d’entre elles prise séparément : une direction.

Une routine ne signifie pas une vie monotone

C’est probablement la chose que j’ai le plus de mal à expliquer lorsque je parle de cette nouvelle vie. Une routine n’est pas forcément une journée identique à la précédente. Au contraire, le jardin est une formidable machine à créer de l’imprévu.
Il suffit d’une semaine de pluie pour changer complètement les choses. Une plante pousse soudainement. Un fruit mûrit. Une branche casse. Un animal est passé pendant la nuit. Une nouvelle idée apparaît pour aménager une partie du terrain. Je découvre une plante, je décide d’en planter une autre, je change un chemin ou je me lance dans un projet qui n’était absolument pas prévu. Une petite mare pour commencer… Puis une un peu plus ambitieuse.

Mare 1000 litres
1000 litres d’eau messieurs dames.

La liberté a aussi un prix

Je peux quitter la maison, prendre la voiture, partir plusieurs jours ou plusieurs semaines et vivre complètement autre chose. La routine n’a donc pas supprimé l’imprévu. Elle lui a simplement donné un point de départ.
Il y a cependant une contrepartie à cette vie. Je n’ai pas de patron pour me dire quoi faire à 9 heures du matin. Personne ne m’attend au bureau avec un objectif clair. Personne ne va me reprocher de ne pas avoir travaillé suffisamment aujourd’hui. Je n’ai pas besoin de poser de congés pour partir. Si j’ai envie de consacrer ma journée au jardin, je peux le faire. Si j’ai envie de prendre la voiture et de partir, je peux le faire aussi. Sur le papier, c’est une liberté formidable.

Mais la liberté a un prix : il faut réussir à se donner soi-même des raisons d’avancer.

Quand personne ne vous impose d’objectif, il devient très facile de ne plus en avoir. On peut se lever à n’importe quelle heure, remettre quelque chose au lendemain, passer une journée sans rien faire et recommencer le lendemain. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette absence totale de contrainte n’est pas forcément agréable sur le long terme. J’ai découvert qu’il me fallait finalement des contraintes que j’avais moi-même choisies.
Me lever à une heure raisonnable.
Faire du sport.
Entretenir le terrain.
Planter. Récolter. Aménager.
Lire. Écrire. Voyager. Apprendre.
Avoir des projets.
Personne ne m’oblige à faire tout cela. C’est précisément pour cette raison que cela a de la valeur. C’est aussi dans ce genre de situation qu’un rêve motivant et réaliste fait toute la différence. Car il peut être très facile de se contenter d’être paresseux dans cette vie là.

Lecture hamac jardin
Couper le téléphone et lire reste un de mes objectifs principaux.

Des objectifs suffisamment grands pour ne jamais en voir le bout

Je pense que j’ai aussi trouvé quelque chose qui me correspond particulièrement bien avec ce jardin-forêt. Il est suffisamment grand pour occuper une partie de ma vie sans jamais devenir une simple « tâche à terminer ». Je pourrais y travailler pendant dix ans et avoir encore énormément de choses à faire. C’est exactement ce que je recherchais.
Lorsque j’ai acheté cette maison et ces 5000 m² de terrain, j’avais surtout une idée en tête : construire progressivement quelque chose qui me ressemble. Quelques années plus tard, le terrain est toujours loin de l’image que j’ai en tête. Et c’est parfait. Je n’ai aucune envie de terminer ce projet.
J’ai envie de voir les arbres grandir, de découvrir de nouvelles premières récoltes, d’améliorer les chemins, de planter de nouvelles espèces, de rendre progressivement le jardin plus autonome et plus résilient. Il y a toujours un prochain printemps. Toujours une nouvelle plante à essayer. Toujours une nouvelle récolte à attendre et à espérer goûter. Cette perspective suffit à donner un sens aux petites habitudes du quotidien.
En juin 2023, quelques années seulement après avoir acheté la maison, j’avais écrit un article pour raconter cette impression étrange d’avoir enfin trouvé un équilibre. J’avais 36 ans et j’écrivais alors que j’avais peut-être enfin trouvé le bon compromis entre toutes mes contradictions : l’envie de voyager et le besoin d’avoir un chez-moi, le goût de la ville et celui de la campagne, le besoin de liberté et celui d’avoir un projet suffisamment important pour m’occuper.

J’avais notamment écrit cette phrase :

« J’envisage toujours de voyager mais désormais je n’ai plus peur de rentrer et de ne pas me sentir à ma place. »

Avec le recul, je crois que c’était assez juste. À l’époque, je pensais avoir trouvé le bon endroit. Aujourd’hui, je pense avoir surtout trouvé le bon rythme.
La maison est devenue une base. Le jardin est devenu un projet. Le voyage est toujours là. Mais entre les deux, il y a désormais tout un quotidien que j’apprécie énormément. Je peux passer plusieurs heures à travailler dehors, rentrer prendre un café, faire du sport, noter quelques kilos de récolte dans un carnet et me dire que finalement, cette journée très ordinaire était une bonne journée.

Je ne cherche plus forcément une vie extraordinaire

C’est peut-être ce qui a le plus changé chez moi. J’ai longtemps cherché les moments extraordinaires.
Une première grosse main de poker à Las Vegas. Un road trip de plusieurs milliers de kilomètres. Un voyage de plusieurs mois. Un départ improvisé. Une rencontre improbable. Un endroit que je rêvais de voir depuis des années.
Je continuerai probablement à rechercher ce genre de moments. Mais je n’ai plus besoin qu’ils constituent l’intégralité de ma vie. Je crois même que l’une des grandes libertés que l’on gagne avec le temps est de pouvoir apprécier les choses ordinaires sans avoir l’impression de passer à côté de sa vie.
Finalement que je ne cherchais pas une vie sans routine. Je cherchais une routine qui me permette d’être libre. Et aujourd’hui, je crois que je l’ai trouvée.

Il y a trois ans, j’écrivais que j’étais Sur de bons rails.

Avec un peu de recul, je dirais plutôt que j’ai enfin construit mes propres rails.
Et le plus agréable dans tout ça, c’est que je peux toujours décider de descendre du train quand j’en ai envie.

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